DELACROIX, Léon, F.-G.

Né à Saint-Josse-ten-Noode, le 27 décembre 1867, décédé à Baden-Baden, le 15 octobre 1929.

 

Ministre d'État.

Premier Ministre, 1918-1920.

Ministre des Finances, 1918-1920.

Ministre des Affaires Étrangères, 1920.

Membre de la Chambre des Représentants.

Bâtonnier de l'Ordre des Avocats à la Cour de Cassation.

 

Grand Officier de l'Ordre de Léopold, Médaille Civique de 1re Classe.

Grand Croix de l'Ordre des SS. Maurice et Lazare d'Italie, de l'Ordre de la Couronne de Chêne de Luxembourg, de l'Ordre du Soleil Levant de Japon, de l'Ordre du Bain de Grande-Bretagne, de l'Ordre de la Légion d'Honneur de France et de l'Ordre de Charles III d'Espagne, Grand Officier de l'Ordre de la Couronne de Perse, Commandeur de l'Ordre du Mérite Civil de Bulgarie.

 

 

Dans la soirée du 11 novembre 1918, le Roi reçut au château de Loppem, en présence de Cooreman, chef du cabinet, Paul-Emile Janson, député libéral de Bruxelles, Anseele, député socialiste de Gand, et Saura, consul général d’Espagne, venu pour faciliter la traversée de la ligne du feu. Janson et Saura avaient quitté la capitale la veille, munis de laissez-passer délivrés par l’autorité allemande et, arrivés à Gand avaient rencontré Anseele, leader socialiste bien connu du souverain et qui avait offert de les accompagner. Au cours de l’audience, Janson raconta l’échauffourée qui avait éclaté l’avant-veille à Bruxelles, puis avec Anseele, avait évoqué les problèmes du lendemain, insistant sur la nécessité de réaliser certaines réformes demandées par l’opposition dès avant la guerre. A aucun moment il ne semble avoir été question de la démission du cabinet et encore moins de son remplacement. Après leur départ, le Roi demande à Cooreman de convoquer, pour le surlendemain, auprès de lui, une série d’hommes politiques et de personnalités influentes demeurés au pays durant la tourmente. Théoriquement l’entrevue de Loppem se réduit à cette seule audience. Seulement, les personnalités appelées auprès du roi appartenaient presque toutes aux partis de gauche, et il ne semble pas qu’aucun homme politique important de la vieille droite ait été convoqué par le souverain. Cette éviction s’explique en partie par le fait que l’entourage du Souverain et l’opinion publique reprochaient à Woeste son hostilité au service personnel et le rendaient responsable de l’impréparation de l’armée au début de la guerre. Le grand âge du ministre et l’approche de l’hiver furent d’heureux prétextes pour justifier cette éviction. D’autre part, les plus fortes personnalités de la droite étaient membres du gouvernement et ne pouvaient donc apporter au Roi l’opinion d’un pays dont elles étaient demeurées éloignées depuis plus de 4 ans. Il faut ajouter à cela, que Schollaert était mort et que le comte de Broqueville était alité.

Au surplus, il semble bien que le rôle principal, dans les jours qui suivirent l’entrevue de Loppem, appartint à Emile Francqui, financier éminent qui avait présidé avec compétence et dévouement, la « Commission for Relief in Belgium » chargée d’assurer le ravitaillement du pays occupé. De ce fait, il était entouré d’un prestige considérable, mais cet homme pratique et réaliste songeait beaucoup plus à la reconstruction de la Belgique, qu’aux problèmes purement politiques. A juste titre, il estimait que le relèvement national ne pourrait se réaliser que dans un climat de paix sociale et, pour l’obtenir, il croyait nécessaire d’accorder à l’opposition socialiste la satisfaction des plus importantes de ses revendications. Ce fut probablement lui qui suggéra au Roi de faire appel, pour former le nouveau gouvernement, à Léon Delacroix, bâtonnier de la Cour de Cassation, membre important de l’Œuvre des Orphelins de Guerre, dont il avait apprécié, durant les hostilités, les grandes qualités d’administrateur. Presque toutes les personnalités consultées par le Souverain se rallièrent à ce choix et proposèrent la constitution d’un gouvernement d’union nationale qui aurait à son programme la restauration du pays, l’instauration du suffrage universel pur et simple à 21 ans, et la création d’un enseignement supérieur en langue flamande. Personne ne parla de la constitution d’un gouvernement catholique homogène correspondent cependant à la majorité du Parlement de 1914, tant cette idée paraissait périmée dans les circonstances de l’heure.

Quant le Roi, sa position était simple et difficile ; simple car son autorité morale était immense et trouvait sa source dans une popularité extraordinaire, mais elle était difficile car chaque parti attendait de lui la réalisation d’espérances contradictoires. Probablement aussi, son éternelle méfiance vis-à-vis de lui-même ne lui permit-elle pas de prendre conscience de sa propre valeur. Le Roi possédait une autorité dont il ne sut pas ou ne voulut pas user. D’autre part, la sûreté de son jugement lui faisait comprendre que la guerre avait été autre chose qu’une parenthèse, suivant l’expression malheureuse, mais fort mal interprétée, utilisée par Woeste dans ses Mémoires, et qu’il était impossible d’en revenir purement et simplement au petit jeu de la politique de la Belle Epoque. Nous croyons avec le professeur Haag, qu’à Loppem le Roi était rallié aussi bien au suffrage universel qu’à l’instauration d’un enseignement flamand. Dire, comme certains l’ont prétendu, que le Souverain ait cédé à la peur d’une révolution à Bruxelles qui aurait renversé son trône comme celui des Hohenzollern ou des Habsbourg, nous paraît dénué de tout fondement. Toute la vie du Roi démontre que la peur fut un sentiment qu’il ne connut jamais. D’autre part, le Roi ne tarda point à apprendre que l’émeute dont avait parlé Janson, q’une échauffourée sans lendemain. Nous croyons que le Souverain, avec la sûreté de son jugement, se rendait compte que le suffrage universel était inéluctable, mais nous croyons aussi qu’il y était rallié par conviction personnelle.

A Loppem, il y eut donc accord unanime entre le Roi et ses conseillers, pour constituer un gouvernement d’union nationale sous la direction de Delacroix et ayant à son programme la reconstruction du pays, la réforme constitutionnelle et l’établissement d’un enseignement supérieur en flamand. Il faut cependant ajouter que la vieille droite fut pratiquement absente auprès du Roi au cours de ces journées et que ses représentants, Léon Delacroix et Henri Jaspar, ne jouissaient d’aucune autorité dans le parti.

Né à Saint-Josse-ten-Noode dans les derniers jours de l’année 1867 d’une famille vieille famille, française d’origine, installée en Belgique depuis fort longtemps, Léon Delacroix avait suivi les cours de l’institut St-Louis et conquis son diplôme de docteur en droit à l’Université de Bruxelles. Marié fort jeune avec la fille d’un conseiller à la cour d’Appel, il avait acquis, avec les années, un fort beau cabinet et une grande famille. Travailleur acharné, il avait successivement été le collaborateur de De Decker et du grand Beernaert qui, peu avant son décès, l’avait vivement recommandé au Roi. Au lendemain de la mort de Léopold II, Delacroix avait accepté de défendre les intérêts de la princesse Stéphanie dans le procès de la succession royale et, après les fortunes diverses de la procédure, c’était lui qui avait suggéré la transaction finale destinée à clôturer ce triste épisode judiciaire. C’est au cours de ces années qu’il reçut le télégramme suivant de sa cliente : « Ceci sont mes instructions. Signé Princesse de Lonjay ». Sur l’heure et par la même voie, Delacroix répondit : « L’avocat donna des conseils et ne reçoit pas d’instructions. Signé Avocat Delacroix ». Nommé à la Cour de Cassation en 1909, il en était devenu le bâtonnier au cours de la guerre et avait rempli ses fonctions avec dignité. Bien que catholique convaincu, l’importance de son cabinet l’avait écarté de la vie politique et s’il avait bien été élu au conseil communal d’Ixelles en 1908, il n’avait point tardé à démissionner pour se consacrer entièrement à sa profession.

Il est donc naturel que cet homme doué de tant de qualités, n’ait eu aucune expérience politique à l’heure où le Roi le chargea de constituer un gouvernement à un moment particulièrement difficile. Il demanda à réfléchir durent 48 heures et à rencontrer ses trois fils, volontaires de guerre. Sans grande fortune personnelle, il avait acquis au barreau, une situation considérable lui permettant de mener un large train de vie. Or à cette époque, les ministres recevaient une indemnité annuelle de 21.000 francs augmentée de 7.000 francs de frais de représentation, ce qui devait amener une diminution considérable des revenus familiaux. Ses trois fils, unanimes, lui conseillèrent d’accepter.

Le cabinet fut constitué sans trop de difficultés et composé de : six catholiques, trois libéraux et trois socialistes. Sur les conseils de Hymans, Delacroix prit le titre de premier ministre et abandonna celui de chef de cabinet mal compris à l’étranger. En même temps que la direction du ministère, il se chargea du portefeuille des finances, tandis que le comte de Broqueville – sans le savoir – devenait ministre de l’intérieur, Renkin passait des colonies au ministère des postes, télégraphes et téléphones ainsi que des chemins de fer, Jaspar devenait ministre des affaires économiques, le baron Ruzette recevait le portefeuille de l’agriculture et Harmegnie devenait ministre des sciences et des arts. Quant aux socialistes, ils étaient représentés par trois fortes personnalités : Vandervelde, ministre de la justice ; Wauters, ministre du travail et de l’industrie ; Anseele, ministre des travaux publics. Les libéraux étaient représentés par Hymans, ministre des affaires étrangères, tandis que Franck succédait à Renkin aux colonies et que Masson devenait ministre de la guerre. Les membres du cabinet s’étaient rapidement mis d’accord sur un programme gouvernemental apparemment clair dans ses principes. Le 22 novembre, devant le Parlement réuni, le roi avait annoncé au milieu de l’enthousiasme général, que son gouvernement ferait adopter le suffrage universel et créerait une université flamande.

Le paradoxe de ce gouvernement, constitué avec un programme de tendance socialiste, fut de devoir collaborer avec un Parlement, celui de 1914, demeuré à majorité catholique. Il est certain cependant que la division entre vieille droite et jeune droite démocratique, demeurait sous-jacente. Or la vieille droite quasi absente à Loppem demeurait puissante au Parlement. Il est probable que la Chambre de 1914 ne représentait plus quatre ans plus tard l’opinion publique, mais c’est à ce Parlement qu’incombait l’obligation de réaliser un programme contre l’adoption duquel un grand nombre de ses membres avaient été élus avant la guerre. De là, naquit, dès le début, un malaise entre la vieille droite et Delacroix ; celui-ci était doué de toutes les qualités imaginables, il lui manquait malheureusement quelques défauts. Cet homme intelligent, honnête et pondéré, était sans autorité sur une grande partie de son parti, dont il ne connaissait ni les hommes, ni les traditions. Il n’avait pas l’ampleur de vue du comte de Broqueville, ni surtout son art consommé de faire espérer à chacun la réalisation de ses désirs, sans s’engager envers personne. D’autre part, son optimisme naturel l’empêchait de voir les difficultés de la situation. En outre, la vieille droite lui reprochait son manque de caractère et ses perpétuelles capitulations devant les exigences du parti socialiste. Ce reproche ne nous paraît qu’à moitié fondé ; en effet, le cabinet s’était constitué sur un programme bien défini et son chef, grand honnête homme, s’y tenait. Le malheur était que la vieille droite et Woeste le tout premier, ne se tenaient pas pour engagés par des promesses souscrites en leur absence. De ce malaise naquirent de nombreuses frictions entre le cabinet fidèlement soutenu par les gauches, mais en butte à la mauvaise humeur de la vieille droite demeurée très puissante. Dès les premiers jours les contradictions apparurent ; le discours du trône annonçait l’établissement du suffrage universel, la création d’une université flamande à Gand, la suppression de l’article 310 du code pénal qui empêchait les coalitions d’ouvriers et l’extension des lois sociales. Quelques jours plus tard, la déclaration gouvernementale restait assez vague au sujet de la localisation de l’université flamande. Quant aux adresses en réponse au discours du trône, votées à l’unanimité par les deux assemblées, celle de la Chambre évoquait la création d’un enseignement supérieur flamand, mais celle du Sénat passait sous silence ce point important.

Sur le plan politique, la tâche la plus urgente était l’adoption d’une nouvelle loi permettant la convocation d’une constituante destinée à modifier l’article 47 de la loi fondamentale. Cette discussion fit apparaître un nouveau paradoxe : la vieille droite hostile, sans trop oser le dire, au suffrage universel pur et simple en demanda l’extension aux femmes, tandis que le parti socialiste, qui avait inscrit cette réforme à son programme, s’y montra violemment hostile. En réalité, le parti catholique unanime, espérait maintenir sa majorité grâce au suffrage des femmes, demeurées plus fidèles à la religion et réputées subir davantage l’influence du clergé, tandis que pour les mêmes raisons, les socialistes s’y opposaient. Au début du printemps, la tension était telle qu’une crise ministérielle parut imminente. Il était cependant impossible pour la droite, de provoquer la chute du cabinet alors que la reconstruction nationale était à peine ébauchée et que la paix n’était pas encore signée. Le parti catholique finit par s’incliner devant l’inévitable en obtenant deux concessions plus apparentes que réelles. Il fut entendu que le droit de vote aux femmes serait inscrit dans la constitution, mais n’entrerait dans la pratique qu’après le vote d’une loi adoptée à la majorité des 2/3 par les Chambres. Comme il était impossible d’obtenir ce pourcentage sans la participation des socialistes, cette concession n’engageait pas à grand-chose les amis d’Emile Vandervelde. En même temps, il fut décidé d’accorder immédiatement le droit de suffrage aux femmes pour les élections communales et de faire bénéficier du droit de vote général le femmes qui s’étaient montrées particulièrement courageuses devant l’ennemi. Malgré cette concession, une partie de la droite continua de soutenir que la réforme électorale serait entachée de nullité puisqu’elle n’observait pas le prescrit de l’article 131 de la constitution. Selon cette minorité, il aurait fallu convoquer une constituante élue au suffrage plural et il aurait appartenu à cette constituante de voter à la majorité des 2/3 l’instauration du suffrage universel. Sur le plan strictement juridique, Woeste et ses amis avaient évidemment raison, mais Delacroix ne se trompait certainement pas lorsqu’il répliquait : « C’est impossible moralement ». En effet, l’opinion publique n’aurait pas admis que deux anciens combattants auraient disposé l’un de trois voix, tandis que l’autre n’en aurait qu’une. Woeste était trop intelligent pour ne pas s’en rendre compte ; il se résigna, mais 19 députés catholiques votèrent contre tandis que 32 étaient absents, ce qui représentait plus de la moitié de la droite.

Les élections du mois de novembre 1919 marquèrent la fin de la majorité homogène ; le nouveau Parlement compta : 73 catholiques, 70 socialistes, 34 libéraux, 5 frontistes et quelques députés appartenant à des listes d’anciens combattants ou de classes moyennes. La droite demeurait de justesse le parti le plus nombreux, mais le parti socialiste apparaissait être le grand vainqueur, passant de 24 à 70 élus. Par contre, le parti catholique maintint avec 61 membres contre 59, sa majorité au Sénat, mais uniquement en raison du fait que les candidats socialistes élus furent déclarés inéligibles car ne remplissant pas les conditions de cens encore exigées à l’époque. Les huit sénateurs socialistes invalidés furent presque tous remplacés par des catholiques et grâce à ce tour de passe-passe, strictement constitutionnel, le Sénat conserva sa majorité homogène.

Au lendemain du scrutin, il était naturel que Delacroix, remît sa démission au Roi. Tout le monde comprenait que l’union nationale s’imposait encore. Le Roi engagea Delacroix à reconstituer le cabinet. Mais le parti socialiste, enhardi par sa victoire, présentait de nouvelles exigences : le vote de la loi des huit heures, la réduction du temps de service militaire, l’impôt progressif sur les revenus et les successions, ainsi que l’extension des lois sociales. De leur côté, les libéraux exigeaient le maintien d’une armée solide et les catholiques flamands entendaient obtenir la réalisation des promesses faites au lendemain de l’armistice. Ce ne fut donc pas sans difficulté que Delacroix reconstitua le ministère. Le comte de Broqueville avait démissionné, se désolidarisant discrètement d’une politique qu’il n’aimait pas. Pour le remplacer, Delacroix fit appel à Jules Renkin, homme énergique, ancien leader de la jeune droite, devenu avec le temps fort conservateur. Toutefois, la modification principale fut l’entrée, au sein du cabinet, en qualité de ministre des sciences et des arts, de Jules Destrée, avocat de talent et fin lettré. L’abandon au parti socialiste de ce portefeuille politique important provoqua un vif mécontentement au sein de la droite unanime et fut vivement reproché au ministre. Y avait-il moyen de faire autrement ? Delacroix céda-t-il trop vite aux exigences socialistes ? Nous croyons que l’histoire a ses droits et que le premier ministre, dénué d’expérience politique, manquait d’énergie et croyait toujours indispensable, pour maintenir l’union nationale, de céder aux pressions du parti ouvrier sans tenir compte de l’opinion de ses amis politiques. Sans doute Jules Destrée appartenait-t-il à la nuance modérée du parti socialiste et son anticléricalisme était-il fort pâle, son frère converti au catholicisme était moine bénédictin à l’abbaye du Mont César. Le plus drôle du reste, était que Destrée, pour faire plaisir à sa femme s’était marié à l’église tandis que son frère, alors fort anticlérical, avait refusé d’assister à la cérémonie. Ce fut de reste ce ministre socialiste qui devait donner plus tard, une importante satisfaction à la droite catholique. Pour assurer la paix scolaire le gouvernement devait décider de prendre à sa charge le traitement des instituteurs de toutes les écoles primaires du pays, ce qui représentait une dépense de 200.000.000 francs, somme énorme pour l’époque et dont plus de la moitié devait aller à l’enseignement libre, groupant la majorité des enfants en âge scolaire. L’abandon du ministère des sciences et des arts augmenta la mauvaise humeur de la droite à l’égard du premier ministre, à qui elle reprochait sa faiblesse de caractère dont les affaires polonaises seraient quelques mois plus tard, une nouvelle preuve.

Il serait bien intéressant de retracer le rôle joué à la Conférence du Paix par les délégués belges en 1919. A Paris, la Belgique était représentée par Paul Hymans, Emile Vandervelde et Jules Vandenheuvel. Le ministre des affaires étrangères était un grand bourgeois, excellent debater, parlant l’anglais avec aisance, et se croyant l’héritier de Frère-Orban dont il n’avait cependant ni l’orgueil ni l’envergure d’homme d’état. Pour des raisons difficiles à comprendre, il ne parvint jamais à obtenir la confiance de Lloyd Georges, vieux barde du pays de Galles, issu des milieux populaires et persuadé que Dieu avait créé l’Angleterre avant de se reposer. Par davantage, Hymans ne sympathisait avec Clémenceau, plus grand homme politique qu’homme d’état ; jacobin attardé des grandes heures de la Révolution – au temps de la patrie en danger – orgueilleux, impulsif et rancunier. Dernier survivant des députés de l’Assemblée Nationale qui en février 1871 avaient refusé de voter les préliminaires de la paix, il avait conservé en une souffrance muette et émouvante, le souvenir de la ligne bleue des Vosges et de la cathédrale de Strasbourg. Pour lui, la paix devait avant tout assurer la sécurité de la France. Quant à Wilson, il arrivait à Paris bardé de ses quatorze principes et ignorant superbement l’histoire politique de l’Europe. Au fond, la Conférence du Paix ressemblait un peu au Congrès de Vienne, seul le principe des nationalités remplaçait celui de la légitimité, mais derrière la façade éblouissante se cachaient toujours les intérêts très précis des grandes puissances.

Presque dès le début, la Conférence avait constitué le comité des « Big Four » que la retraite de l’Italie avait réduis à trois, ce qui permettait de faire un jeu de mots facile « la guerre des trois », car, bien entendu, les grands ne s’entendaient entre eux que pour écarter les petites puissances de leurs délibérations.

Dans de pareilles conditions, les délégués belges ne purent guère se faire entendre. De plus aux yeux des membres de la Conférence Emile Vandervelde apparut davantage comme le président de la Seconde Internationale que comme le délégué de la Belgique. Quant à Vandenheuvel, il demeurait un grand juriste perdu dans les milieux diplomatiques auxquels il n’était pas suffisamment préparé. Il faut ajouter, pour faire bonne justice, que les instructions reçues du gouvernement ne semblent pas avoir été très claires. Si les ministres belges étaient unanimes à réclamer le paiement des réparations pour les dommages subis, s’ils exigeaient à tort ou à raison la suppression du statut de neutralité, le gouvernement semblait divisé sur la révision du traité de 1839 concernant le statut de l’Escaut, l’avenir du grand-duché de Luxembourg et du Limbourg hollandais. Tout cela mériterait de longs développements.

Il était dès lors fatal que les revendications de la délégation belge fussent souvent imprécises et contradictoires. Les « Big Four » les écoutaient poliment, mais ne s’engageaient jamais. Après une séance du comité où les délégués belges avaient exposé les revendications de leur pays, Clemenceau excédé de leur imprécision avait lancé une boutade : « Les ministres de sa Majesté le Roi des Belges, dit il, ont ordinairement leurs cinq sens, quel dommage qu’ils n’aient jamais le bon ».  Finalement, n’obtenant rien et à bout d’arguments, Paul Hymans eut l’heureuse idée d’appeler à son aide le Roi. Le Souverain se préparait à partir pour Londres lorsque lui parvint l’appel de son ministre. Immédiatement il abandonna son projet et arriva à Paris où nul ne l’attendait. Le prestige du Roi était trop grand pour que la Conférence refusât de l’écouter. Il fut reçu par le Comité et exposa clairement les droits de la Belgique ; il ne semble pas qu’il eût parlé du grand-duché de Luxembourg et du Limbourg. A ce sujet, son opinion personnelle était plus que réticente, mais il réclamait des indemnités de guerre et la révision du traité de 1839 concernant le statut de l’Escaut. La Conférence lui accorda les cantons d’Eupen-Malmedy, mais quinze jours plus tard, avant la remise des conditions du traité aux délégués allemands, la délégation belge obtint la promesse, conséquence indirecte mais certaine de la visite royale, d’une indemnité prioritaire de deux milliards et demi de marks.

Le traité de Versailles avait déterminé le principe des indemnités de guerre dues par l’Allemagne mais n’en avait pas fixé, faute du temps, le montant. Ce furent les Conférences de Boulogne, de Bruxelles et de Spa qui, au cours de l’année 1920, furent chargées de régler le problème. Or, Delacroix, en tant que premier ministre, assista à ces trois conférences et à la surprise générale, lui qui avait été accusé de manquer de caractère en politique intérieure, se montra très ferme lorsqu’il s’agit de défendre les droits de la Belgique. A la Conférence de Spa, notamment, il se montra un président plein de doigté et d’énergie parvenant à concilier les thèses pourtant si divergentes de la France et de l’Angleterre et obtint que la part de la Belgique, dans l’ensemble des réparations, soit portée de 5 à 8%. Mais, presque au même moment, le premier ministre montrait une regrettable faiblesse en approuvant, sous prétexte de neutralité, le refus des dockers anversois de charger les armes envoyés par la France et destinées à la Pologne, victime de l’invasion des armées bolcheviques. Pour protester contre l’attitude du premier ministre, Hymans donna sa démission. L’incident eut, du reste, une énorme retentissement dans la pays. Le cardinal Mercier et les évêques de Belgique ordonnèrent des prières publiques pour sauver la Pologne catholique et si leur intervention entrait certainement dans le cadre de leur mission apostolique, elle n’en constituait pas moins un blâme indirect à l’adresse du premier ministre.

La démission de Hymans aggrava le malaise créé au mois de juin précédent par la retraite de Renkin, ministre de l’intérieur, à la suite d’un discours prononcé à Marche le 30 mai et au cours duquel le ministre avait vivement critiqué la faiblesse du gouvernement. Vandervelde avait protesté et exigé la démission du ministre de l’intérieur et Delacroix avait cédé. L’incident polonais survenant deux mois plus tard, mit le comble à la mauvaise humeur de la droite. Sans doute le ministère tout entier aurait-il été amené à devoir se retirer si le Roi n’avait été sur le point de s’embarquer pour le Brésil où il devait se rendre en visite officielle. Il fut donc entendu que la démission du cabinet ne serait présentée au Souverain qu’au retour de celui-ci à la fin du mois d’octobre. D’après Woeste, le Roi aurait cependant fait discrètement savoir à Delacroix qu’il ne le chargerait plus de la mission de reconstituer le ministère après son retour du Brésil.

Elévé au rang de Ministre d’Etat, Léon Delacroix s’en fut à Paris, remplacer Theunis comme délégué belge à la Commission des Réparations. Il devait rendre, dans ses fonctions, d’importants services au pays, s’efforçant de ramasser les miettes dorées tombées d’une peau de chagrin. C’est au cours de ces années qu’il fut mêlé à une curieuse négociation relative au rachat par l’Allemagne des parties germanophones des cantons de l’Est. Nous devons à l’obligeance de Kurt Grunebaum, ancien rédacteur au journal Le Peuple, la communication de certains documents bien intéressants concernant cette affaire. Au cours de l’année 1926, l’ancien premier ministre avait eu l’idée de ventre à l’Allemagne, moyennant le prix de 40 millions de dollars et un prêt de 20 millions de dollars, les parties germanophones des cantons rédimés. Ce fut Henri Rolin, chef de cabinet d’E. Vandervelde, alors ministre des affaires étrangères, qui conseilla à son chef de mettre fin à cette négociation, par crainte de créer un dangereux précédent en modifiant les clauses territoriales de Versailles. Faut-il ajouter que le Quai d’Orsay, alerté, se montra fort hostile à l’idée envisagée. D’autre part, l’opinion publique, aussi bien en France qu’en Angleterre et en Belgique, aurait mal compris le prêt de 20 millions de dollars, par une Allemagne qui ne cessait d’invoquer sa détresse financière pour se soustraire aux obligations du plan Dawes.

Léon Delacroix se trouvait à Baden-Baden, où siégeait au mois d’octobre 1929 à la Commission des Réparations, à la veille de sa disparition, lorsqu’épuisé par un travail excessif, il fut frappé d’une thrombose cérébrale et mourut en quelques minutes dans les bras de sa femme.

Nous l’avons écrit, l’histoire a ses droits et nous ne croyons pas qu’il fut un grand homme d’état ni un grand politique. Il n’avait pas été préparé à la lourde tâche qui lui incomba par surprise et qu’il accepta par patriotisme, mais nous croyons que le Roi Albert avait raison lorsqu’il écrivait au mois de février 1930 à Paul Hymans : « On juge les gouvernements à leurs œuvres ; ne pas admettre la très rapide et brillante restauration de la Belgique c’est nier l’évidence. Je ne vois pas sous quel régime super-patriotique ou autre, on aurait procédé à une remise en état plus rapide de nos régions dévastées. M. Clemenceau a-t-il fait mieux dans l’année qui a suivi l’armistice et où il a eu tous les pouvoirs ? »

 

Bartelous, J., Nos premiers ministres de Léopold Ier à Albert Ier, Brussel, 1983.

 

Bruxelles, Palais de la Nation.